En tant que médecin et en tant qu’auteur, comment résumeriez-vous votre livre ?
Le livre retrace l’histoire douloureuse et exemplaire d’un jeune gars du Pays de Retz atteint de la teigne, une affection du cuir chevelu véritable fléau connu depuis l’antiquité jusqu’au début du xxe siècle. Vers 1910, année de ce récit, on n’en connaissait pas encore le traitement et on venait d’ouvrir à l’Hospice général Saint-Jacques de Nantes un service spécialisé où l’on tentait d’assécher les plaies de ces enfants par les tout nouveaux rayons X.
Vous avez déjà écrit plusieurs ouvrages sur l’Histoire de la médecine, quelle place tient cette dernière dans ce nouveau livre ?
Ce récit romanesque est dans la lignée de mes précédents livres. Je suis surtout intéressé par l’aventure humaine. Il me paraît souvent plus facile de comprendre certains grands moments de notre Histoire à travers les péripéties de la vie de tel ou tel personnage, de faire en quelque sorte - modestement - une approche ethno-sociologique comme a bien voulu l’écrire le professeur J. P. Kernéis dans la préface de « Chirurgiens sur la Circé ». Il convient toutefois de respecter l’authenticité des faits, des lieux, des dates, ce que je me suis efforcé de faire dans ce livre. C’est donc tout naturellement qu’après avoir parlé des médecins pendant la guerre de Vendée, avoir étudié la pauvreté à Nantes pendant la Révolution, suivi les aventures d’un chirurgien navigant nantais dans les îles et en Amérique pendant la Guerre d’Indépendance, écrit sur les médecins Nantais en 1900 et raconté la saga des médecins prescripteurs depuis l’antiquité du vin-remède, l’histoire du « petit teigneux de Saint-Jacques » a été le prétexte à parler de la médecine de 1900. Une façon aussi de parler du triste état des hôpitaux et en particulier de Saint-Jacques de Nantes où je devais être interne cinquante ans plus tard, et surtout de la situation misérable de pauvres enfants malades.
Comment définiriez-vous la médecine du début du siècle ?
Les années 1900 représentent pour la médecine une évolution fondamentale. Grâce aux travaux de Pasteur on passe d’une conception romantique de la maladie à une approche scientifique. On voit les microbes au microscope et on commence à fabriquer des vaccins (le charbon, la rage, la diphtérie). On synthétise le principe actif de certaines plantes (digitaline, aspirine, oubaïne, quinine), Roentgen présente ses nouveaux rayons X, des examens de laboratoire permettent de faire le diagnostic de certaines maladies. En chirurgie, Lister a découvert l’asepsie et on ligature des artères avec du catgut. Enfin on commence à parler prévention et, grâce au télégraphe, les nouvelles données se propagent vite, c’est le début de la médiatisation. En même temps, en France, et en quelques années autour de 1900, des lois fondamentales sont promulguées. Citons la prise en charge par l’assistance publique des enfants abandonnés, l’assistance médicale gratuite, la lutte antituberculeuse, la loi sur les accidents du travail, la formation de personnel hospitalier, et c’est important, on insiste sur la séparation nécessaire entre les établissements d’hébergement et les hôpitaux de soins ; jusque-là en effet l’Hôpital ne reçoit que les indigents. Malgré ces indéniables progrès, en 1900 on meurt toujours beaucoup… d’accidents du travail et d’alcoolisme, de maladies épidémiques et contagieuses, tuberculose, variole, dysenterie voire choléra, paludisme, pneumonie, etc. Ces affections tuent aussi les enfants qui payent par ailleurs un lourd tribut aux maladies enfantines : diphtérie, typhoïde, gastro-entérite, coqueluche, maladies de peau, etc. L’hygiène reste déplorable. Et il est un autre domaine dans lequel la médecine français est désespérément en retard, c’est celui de la douleur, elle reste une fatalité qu’il faut accepter, les médecins disent qu’elle est nécessaire au diagnostic. « Tu accoucheras dans la douleur » est un phénomène bien français alors que les anglo-saxons usent largement de l’opium depuis le xviiie siècle.
Que représente le personnage de P’tit Jules ?
Le personnage de P’tit Jules est imaginaire mais essentiel. Je voulais un enfant qui fut le révélateur de cette cité de misère qu’était l’Hospice en 1900, une sorte de témoin conscient contrairement aux autres jeunes garçons. Un enfant qui ressentit confusément le poids quasi-divin de cette souffrance infligée aux enfants de façon inexplicable et inchangée depuis des millénaires. Il se devait d’être exemplaire ; il était le dernier de l’histoire de ce fléau puisqu’après lui la teigne allait être guérissable. C’est cette notion de prédestination et de fatalité qui conduit le récit à son dénouement.
Comment encourageriez-vous les personnes qui hésitent à se lancer dans la lecture de votre livre ?
Aux personnes qui voudraient lire le livre, je dirais simplement qu’elles prennent la peine de le lire dès le début sans omettre le moindre paragraphe et sans aller directement à la fin. Je n’ai pas écrit une succession d’anecdotes, de faits, de constats mais j’ai essayé de placer l’histoire et le cheminement de l’enfant dans l’atmosphère et la vie de l’Hospice, ce qui implique pour le lecteur d’en connaître aussi les autres acteurs. |