Entretien avec Xavier Gardette:
Requins Pourquoi « Requins » ? Une énième version des Dents de la mer ? Le requin est un prédateur qui se situe en bout de chaîne alimentaire. Quand il tue, il détruit des espèces évoluées. C’est donc un animal éminemment destructeur de valeur, pour reprendre un terme de financier ou d’actionnaire. Et précisément, j’ai voulu montrer, avec ce titre, que ce polar s’intéresse à la destruction humaine inhérente au système économique actuel et à ceux qui le font tourner ; pas seulement à un ou deux individus passant de vie à trépas dans une intrigue bien ficelée. Il s’agit donc d’un pamphlet économique ? Surtout pas ! Bien d’autres l’ont déjà fait. Requins est d’abord un polar, et un polar ludique. Oui, je me suis amusé en l’écrivant, malgré une toile de fond brutale qui, dans la vraie vie, ne prête pas à rire. Il me semble que le choix du genre, l’utilisation des codes du polar, fraude, crime, sexe, machinerie implacable et j’en passe, permet une liberté d’écriture, une prise de distance avec la vie quotidienne des gens. Cela permet aussi de soutenir l’attention du lecteur et de le soulager, peut-être : vous savez, rien de tel qu’un peu de dérision pour faire passer la pilule. Toutes proportions gardées, souvenez-vous du film La vie est belle, de Benigni, qui fait rire à propos d’un camp de concentration. Dans Requins, il ne s’agit que d’une entreprise moderne, mais ceux qui n’en peuvent plus me comprendront. Ceux qui se débattent, au milieu de la TGH, la Très Grande Hypocrisie de l’époque dans laquelle on voyage en France depuis vingt ans. Et on ne sort pas du wagon. La perte de sens au travail est telle, aujourd’hui, que les quinquagénaires dans les entreprises et les organisations ne pensent qu’à se tirer de là. Quand aux dirigeants bodybuildés travaillant pour l’Actionnaire, ils ne rêvent que de voir partir ces débris pour les remplacer à moindres frais par quelques jeunes, meilleur marché et qui vont croire toutes les salades managériales à la mode. Au même moment, on nous explique qu’il faut travailler jusqu’à point d’âge pour financer la future vieillesse des économiquement faibles. Cherchez l’erreur. Entre les deux discours, il y a des morts. Comme dans Requins ? Oui. Dans le polar vous avez droit à un certain pourcentage de pertes, comme dans l’armée d’autrefois lors des manœuvres. En réalité, je suis parti de l’idée synthétisée en son temps par Charles Pasqua : il faut terroriser les terroristes. J’ai voulu « requiniser » les requins. J’ai mis en scène l’un d’eux, qui à propos de l’emploi des seniors décide de doubler les autres et de se faire un maximum de fric en jouant sur les failles du système, avec la complicité d’une collaboratrice au corps de rêve et d’un fonctionnaire véreux. Ce squale décalé commence à tirer un parti juteux de l’inflation bureaucratique. Mais l’arrivée d’un grand requin blanc, tueur de coûts et broyeur d’âmes, va le mettre dans l’obligation de multiplier les parties prenantes. La machinerie mise en place va peut-être se retourner contre notre imaginatif requin. Vous parlez de l’inflation bureaucratique dans les entreprises ? Celle-là, oui, qui se paie de mots et nourrit les cabinets conseils de tous poils. Mais je vise aussi la bureaucratie aux règles incompréhensibles générée par une Europe bruxelloise qui pénètre tous les pores de notre économie et vogue comme un bateau ivre. Requins marche sur deux jambes, comme disait Mao Tsé-toung : capitalisme sauvage et bureaucratie galopante. C’est une vision bien noire de notre société. N’est-ce pas exagéré ? On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Que croyez-vous ? Des cadres exécutifs individualistes, sans scrupule, pour qui frères et sœurs humains ne sont que variables sur un diagramme, des ingénieurs- systèmes incapables de redonner du sens, d’entraîner et de motiver les troupes, ce n’est pas ça qui manque, n’est-ce pas ? Nous en connaissons tous. Quand vous constatez qu’un arnaqueur, qui n’est pas de fiction celui-là, j’ai nommé Jérôme Kerviel, est un héros pour une majorité de français, vous ne croyez pas qu’on peut commencer à écrire le roman noir de notre libéralisme avancé ? Pour rigoler sur la plage ? Par exemple. Cela détend. Si mon livre peut prévenir quelques suicides, mon éditeur et moi n’aurons pas travaillé pour rien. Comme le dit Marco, le personnage principal de Requins : plus c’est gros, mieux ça marche. Prenez-vous comme terrain du crime une entreprise particulière que vous auriez connu de l’intérieur ? Certains auteurs se sont retrouvés au tribunal pour moins que cela ! Je ne tiens pas à connaître les affres de mes personnages. Mon entreprise est une créature composite, tirée de mille et une fréquentations professionnelles, sans que l’on puisse jouer au petit jeu de la reconnaissance. Une pure fiction, mais on sait bien que la réalité dépasse toujours l’imagination de l’auteur le plus débridé… Un polar qui finit bien ou qui se termine mal ? Cela dépend pour qui. J’espère en tout cas que la lectrice, le lecteur, qui a réussi à prendre ses RTT, refermera Requins avec le sentiment d’être un peu moins seul…
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